Glycémi-Land

Du coup, je reste sur mes titres initiés lors de mes stages de première année hein...
Me voilà depuis 10 jours dans un service, à l'hôpital, en endocrino-diabétologie.
En bref, "endocrino" c'est pour les hormones, et "diabéto", c'est facile.
Pour la première fois, je me retrouve dans un service dit "technique". Pourquoi ? Parce que même si la psychiatrie l'an dernier était aussi dans l'enceinte de l'hôpital, les gestes techniques y sont bien moins nombreux. On donne beaucoup de traitements mais niveau "gestes", cela ne représente pas grand chose.
Là, je pique. Je pique, je pique...
Je fais des prises de sang sans trop rater ni faire mal (d'après ce que m'en disent les gens qui ont le bras assorti d'un beau garrot et dont le sang rempli mes tubes), des insulines, des dextros, des HBPM... Pas de panique les non-initiés, je vais expliquer.
Dans le service de 25 lits, on va dire que 90 % des patients sont là pour des problèmes liés à leur diabète. Leur temps de passage varie de quelques jours à maximum 2 semaines. Ce qui veut dire que l'administratif est lourd aussi. Entrées et sorties, consultations, hospitalisations... C'est un jargon qu'on utilise à longueur de journée.
Parmi les diabétiques, il y'a ceux dont on découvre la pathologie, ou les chroniques, qui sont suivis ici mais qui font des passages quand leur diabète part dans tous les sens et que les protocoles n'ont pas réussi à stabiliser.
Ceux qui découvrent leur diabète, ils sont jeunes. C'est le diabète de Type 1 (ou insulino-dépendant).
Les personnes plus âgées, qui deviennent diabétiques avec l'âge, c'est le type 2.
Enfin il y'a le diabète gestationnel (mais si ! rappelez-vous, j'avais visité le service il y'a 4 ans, en tant que patiente à gros ventre !). Là, ce sont des mamans plus ou moins avancées dans leur grossesse, qui risquent d'avoir un gros bébé parce que le placenta dérègle complètement le boulot du pancréas qui assure la "sucritude du sang".
Petit cours très rapide sur le diabète : chacune de nos cellules (et elles sont nombreuses) a besoin d'un peu de sucre (de glucose) pour faire son boulot. Quand on mange, on absorbe beaucoup de sucres (lents ou rapides) d'un seul coup. Les cellules se servent avec ce qui passe dans le sang et ensuite, quand elles ont toutes bu leur canon, le pancréas libère une molécule qui s'appelle l'insuline. L'insuline va capter l'excédent de sucre et le stocker, pour que les cellules puissent manger dés qu'elles en ont besoin. Le diabétique lui, il a un pancréas merdique. Donc l'insuline elle plane... Il faut qu'on l'introduise autrement. Il y'a plein de mécanismes qui peuvent être observés donc on va se contenter de dire qu'elle assure pas une cacahuète et qu'on a besoin de l'injecter sans attendre que le pancréas fasse son boulot.
Sinon, on risque l'hypoglycémie (pas celle qui vous fait tomber dans les pommes hein, la vraie, la grosse, la mortelle dans le genre qui peut te faire tomber dans le coma) et donc là on doit ressucrer le malade avec du sucre (c'est bête, on lui interdit d'en manger), un jus de fruit, vite !
Ou alors l'hyperglycémie. On va dire que normalement, vous et moi, si on se pique le bout du doigt, on va voir s'afficher entre 0.80 et 1.20 g de sucre par litre de sang. L'hyperglycémie, j'en ai vu à 5.22 (aka "le sang c'est du caramel"). Là, les gens, ils sont pas bien du tout !!! Et le hic, c'est que ce glucose en trop, il va faire capoter les reins, le foie, les yeux, les vaisseaux.... Enfin tout ce qui est un peu utile quoi !
Là, la seule option chez ces gens là, c'est de se piquer direct avec de l'insuline (rapide : qui agit rapidement / ou lente : qui agit lentement) parce que sinon, comme les cellules débordent de sucre, elles vont se mettre à rejeter plein de trucs cracra genre de l'acétone (ouais, ce qui est dans le dissolvant par exemple) et là, ca flingue tout ce qui n'était pas encore trop abimé !
Voilà, j'ai fini le cours, c'est hyper bâclé mais c'est comme ça qu'on comprend sans avoir fait médecine.
Donc nos gentils patients, ils sont coutumiers de ces histoires, ils ont les bouts des doigts tout abimés et ils se piquent le ventre, les cuisses... toute la journée.
Mais pas que... On parle aussi beaucoup de pieds (les phobiques, coucou !) avec le fameux "mal perforant plantaire". Késsécé ??? C'est facile... Quand on est diabétique, on circule mal. Surtout vers le bas... Qui dit pas trop de sang dit pas trop de sensations et surtout, en cas de plaie, pas du tout de cicatrisation. Pour un peu qu'on soit pas tout jeune, qu'on marche sur un clou et qu'on s'en rende pas compte (parce qu'on a pas mal et qu'on se mate pas la plante des pieds tous les jours), et ben on nécrose... Et c'est comme ça qu'on se retrouve amputé d'abord d'un orteil, puis d'un bout de pied, puis de tout le pied, puis.... Bref ! C'est pas génial. Donc on a aussi pas mal de pansements dans le service (j'ai encore pas tout tout compris aux pansements, mais j'apprends). On a les suites de bloc après une amputation plus ou moins grande, des bobos tous cons qui se transforment en truc archi berk... Je m'arrête là parce que je vois bien que vous êtes pas prêts. Si vous voulez voir, vous demandez à Google, il a plein d'exemples bien appétissants. Ca suinte, ça sent pas toujours bon, et c'est souvent moche.
Et puis parfois, on accueille quelqu'un pour un bilan d'obésité ou un gros gros dérèglement hormonal (mais vraiment pas beaucoup). On pique, on pique... C'est pas mal hein, j'aime bien même. Après j'aime pas faire mal alors je joue pas les cadors avec mes prises de sang. Si je rate, je la file à quelqu'un d'autre...
On voit des veines "faciles" et d'autres qui sont hyper chiantes ! C'est rassurant de voir les "vieux" infirmiers qui ratent, ça veut dire qu'on est pas si nulle...
Sinon, on fait aussi de la dialyse péritonéale. Ouais ça c'est pas connu. La dialyse normale, c'est quand les gens ont les reins qui sont abimés ou absents. On passe le sang dans une machine et hop, ça filtre. Là, c'est un peu plus bizarre. On remplit les patients qui ne peuvent pas être dialysés normalement avec du liquide dans le péritoine (la poche qui tient les organes abdominaux). Dans ce liquide, des molécules spéciales qui jouent le rôle d'aimants pour les cochonneries du sang, des liquides du corps... On remplit le ventre, on attend 4h et on vidange. Ca n'est pas douloureux, c'est juste hyper technique comme geste et surtout, on chauffe le liquide avant parce que 2 litres de froid dans le ventre, ça ne doit pas être agréable.
On fait ça plusieurs fois par jour sur un monsieur en fin de vie. Il me fait de la peine. Son diabète fait n'importe quoi, il n'a plus de reins, il a des énoooormes oedèmes variqueux. Vous irez sur Google pour voir hein... mais c'est pas joli. Et surtout, on doit lui changer ses pansements tous les jours. Il en pleure tellement ça lui fait mal. Ses mollets n'en sont plus, on voit les ligaments et les tendons tellement c'est nécrosé. On le shoote pourtant, bien comme il faut. Mais il souffre... C'est mon premier cas de vrai "pallialtif". Je lui ai tenu la main (enfin il l'a surtout bien bien serrée) tout le temps des pansements ce matin, il parle bien, il est chouette... Il sait qu'il va mourir, mais avant, bah il souffre...
Le diabète c'est moche... C'est con parce que, si on est attentif à sa maladie, on le vit pas mal. On s'enquiquine quand même à se piquer, à contrôler ses glycémies avant et après chaque repas, on change ses habitudes mais on vit avec. Je donne une leçon là, mais pourtant je reconnais que c'est méga chiant comme pathologie.
On a aussi parfois des gens qui en ont ras le bol de cette maladie "à la con". Donc ils décrochent. Les types 1 surtout. On avait une patiente qui a été diagnostiquée à 5 ans, elle en a 49 et elle n'en peut plus.
Une autre, qui prenait bien soin d'elle, même pas 40 ans. Et puis son mari s'est pendu, elle a 2 enfants pas grands alors pendant 1 an, elle n'a pas suivi son traitement. On parle de l'amputer là...
Des jeunes de 15 ou 18 ans, diabétiques depuis hier qui sont dans le rejet des contraintes que cela impose. Qui ne veulent pas que les copains "voient" la maladie et qui aimeraient se taper des Mac Do avec eux.
Les gens qui découvrent ça jeunes (ou vieux d'ailleurs) ne comprennent pas et surtout, ils ont l'impression que c'est leur vie toute entière qui est foutue.
Les soignants essaient de ne pas devenir des donneurs de leçons "fallait faire ci, pas faire ça...". Moi je les comprends ces gens qui vivent avec cette merde depuis des plombes et qui, un jour, décrochent. Ou alors qui refusent d'apprendre comment faire seuls (surtout les plus âgés).
C'est hyper intéressant, c'est un autre job d'infirmière. On change de cas plusieurs fois par semaine... L'inconvénient c'est qu'on ne se lie pas avec les patients comme dans un service de longue durée mais on ne s'ennuie pas !